La liste

Pour ceux qui n'ont jamais vécu la solitude, il est difficile d'imaginer ce que ce que c’est ou ce à quoi ça ressemble. Après tout, les gens vont au travail, passent 8 heures par jour avec d’autres personnes, rentrent chez eux où ils retrouvent leur conjoint et/ou leurs enfants, ils planifient des activités sociales tout au long de la semaine sans compter les innombrables heures passées sur Facebook, Instagram, Snapchat et Twitter. Ils commentent sur les posts des de leurs amis, partagent de l’information et sont en constante interaction. Alors, comment peut-on souffrir de solitude ? Difficile à croire.

A vrai dire, c'est facile.

Être seul n'a rien à voir avec le nombre de personnes avec qui on interagit au cours d'une journée donnée. Cela n'a rien à voir avec combien vous riez en un jour ou même combien de temps vous passez avec les autres. Vivre la solitude, c'est se sentir déconnecté. Déconnecté des autres. Déconnecté de leur réalité. Dépourvu de toute profondeur. C'est comme voir le monde à travers un verre épais. On peut interagir avec ceux qui se retrouvent de l'autre côté, ils peuvent nous divertir, mais on ne peut pas les toucher ; on ne peut pas tenir leur main. On ne peut pas sentir leur contact. Il est impossible de détecter leur émotion, ni leur soutien.

J’ai écrit dans mon dernier billet que j'ai toujours eu beaucoup d’amis - et c'est vrai. Mais cela ne m'a pas empêché de vivre une période de solitude intense dans ma vie. En dépit du fait que j’ai le meilleur époux attentionné et aimant et malgré le fait que j’aie la mère la plus attentionnée, je me sentais seule. Sans plus. Complètement déconnectée.

Il y a d’ailleurs quelque chose que j'ai découvert à ce sujet. La solitude est comme une mauvaise herbe. Elle continuera à envahir toutes les sphères de votre vie et s’incrustera dans vos pensées. Vous commencerez à croire que vous êtes seul et à voir toutes les façons dont vous êtes seul. La solitude deviendra la lentille à travers laquelle vous voyez le monde et elle étouffera toutes les bonnes et saines relations que vous entretenez. C'est horrible. La solitude dévore tout et fait des ravages. Elle vous secoue à l'intérieur et cultive des sentiments d'insécurité qui ne vont qu’en grandissant.

(En fait, j’ai lu récemment que c'est aussi une prophétie auto-réalisatrice: les gens qui croient être seuls se désengageront réellement du processus social causant ainsi ou accélérant l'aliénation des autres. C’est fort quand même !)

Le but de ce texte n'est pas d'explorer les profondeurs de mes jours les plus sombres ou les erreurs que j'ai commises pour ruiner quelques amitiés, exacerbant ainsi mon sentiment de solitude, mais plutôt de communiquer un message d'espoir. Nous pouvons être aux prises avec la solitude mais le défi est surmontable.

C’est ici qu’intervient le concept de « la liste ».

Non non. Pas une liste noire. Pas une liste de tâches à accomplir. Ma liste.

J'ai toujours eu une vision généralement positive de la vie et je suis généralement orientée vers les solutions. Et donc, après quelques mois de tristesse aiguë (pour ne pas dire, dépression), et grâce à l'encouragement de ceux qui me côtoyaient à cette époque, j'ai décidé que je devais faire quelque chose pour me débarrasser de mon obsession avec ma solitude même si je ne savais trop quoi faire, autre que de pleurer sans cesse.

C'est d’ailleurs comme ça que j'ai commencé à tricoter. Sans blague. Un soir, j'étais seule à la maison. Brent, mon mari, était parti avec des amis. Ma mère n'était pas à la maison. Je regardais la télévision. Je devenais folle, ma tête allant cent mille à l’heure avec des idées aussi noires les unes que les autres. Les larmes coulaient et je ne savais pas quoi faire pour les arrêter. Je devais faire quelque chose. Je ne pouvais plus être laissée à mes pensées.

J'ai fouillé dans mes placards à la recherche d'une distraction sur laquelle je pouvais me concentrer. C'est ainsi que j'ai trouvé une paire d'aiguilles que m'avait donnée ma grand-mère et une petite balle de laine. Je ne savais rien au sujet du tricot autre que le point de mousse, mais cela avait peu d'importance. J'allais le comprendre. J’allais apprendre. J'ai sorti ma tablette, j'ai trouvé un patron que je n'arrivais pas à lire, j'ai trouvé une vidéo sur YouTube et j’y ai travaillé - pendant des heures. C'est la tuque la plus laide et la plus petite que vous aurez vue de votre vie ! Cela ne m'importait pas parce que j’ai réalisé que j'avais passé des heures à me concentrer sur autre chose que moi-même. (Le tricotage est maintenant mon passe-temps favori ... mais c'est une histoire pour une autre fois).

Quand j'ai vu que j'étais capable de faire quelque chose avec succès et d’oublier ma tristesse pour quelques heures à la fois, cela m'a donné la chance d’entreprendre un projet plus ambitieux: vaincre la solitude. Je ne savais toujours pas quoi faire, mais je savais que si je continuais à nourrir mon monstre intérieur, je ne m'en sortirais jamais. Je devais trouver un moyen de tromper mon cerveau en pensant que je n'étais pas seule.

Comment? J'avais besoin de me rappeler ... régulièrement ... très régulièrement ... dès que mon cerveau pensait que j'étais seule (ce qui était en fait 3 302 304 fois par jour, à ce moment), que je n'étais pas seule.

J'ai fait la seule chose à laquelle je pouvais penser. J'ai sorti un bloc de papier de mon tiroir de bureau. Le post-it était vert. J'ai noté les noms des personnes que je pensais être mes amies. Il n'y en avait pas beaucoup (du moins selon ma vision des choses à ce temps). J'ai donc exagéré un peu pour inclure les noms de quelques connaissances que je pourrais probablement essayer d'appeler mes amies. Après tout, je voulais remplir mon post-it pour me rappeler que je n'étais pas seule!

Ce post-it est devenu ma liste.

Je l'ai gardé dans mon premier tiroir pendant longtemps. Chaque fois que je me sentais seule, je regardais mon post-it. Cela me rappelait qu'il y a des gens dans ma vie qui se soucient de moi (même si je n'y croyais pas tant). Quand j'étais vraiment contrariée, j'envoyais un message texte ou un courriel à une personne sur ma liste juste pour dire bonjour. Toutes ces fois, mes amies ont dû penser que j'étais particulièrement sociale ou gentille. Mais vraiment, je lançais une bouée de sauvetage pour me sauver.

La grande majorité du temps (voire 99%), mes amies ont répondu. Elles n'ont pas écrit de romans mais c'était un signe qu'elles se préoccupaient de moi juste assez pour prendre le temps de répondre à mes messages. Et c'est tout ce dont j'avais besoin pour me rendre à la prochaine fois où je ressentais le besoin de regarder mon post-it.

Je me sentais comme la personne la plus ridicule au monde. Particulièrement enfantine. Je gardais une liste d’amies comme les enfants font lors de la planification de leur party de fête... Je n'ai jamais parlé à personne de cette liste, sauf éventuellement à mon mari. Ça fonctionnait. Je regardais mon post-it de moins en moins souvent. J'ai également commencé à contacter des personnes qui n'étaient pas sur ma liste mais avec qui je souhaitais devenir un jour amies. Elles ont accepté mes invitations pour aller prendre un café, aller prendre une marche, aller luncher ensemble ou autre. Elles sont aujourd’hui sur ma liste.

Lentement mais sûrement ma liste d'amis grandissait et plus je parvenais à réduire l’emprise de la solitude sur ma vie.

Aujourd'hui, je ne me considère pas comme étant seule. Ne croyez pas que tout est toujours rose dans ma vie. Je crois que la solitude sera toujours mon talon d'Achilles. J'ai toujours des moments de solitude à l'occasion mais, contrairement à avant, j'ai la réaction instantanée d’aller chercher de l’aide quand ça arrive. J'ai également la capacité de reconnaître que ces moments de solitude ne sont que temporaires et que je suis bien entourée. Quand personne n’est disponible dans ces moments, je vais me cacher en dessous de mes couvertes en sachant que demain apporte un nouveau jour et que j'ai une liste d'amies qui m’attendent.

Ce mécanisme de survie a été mon secret pendant longtemps jusqu'à ce qu'une de mes amies confie qu'elle se sentait si seule. Je comprenais tellement sa douleur. J’ai donc pris mon courage à deux mains et je lui ai partagé mon secret. Elle semblait sincèrement soulagée qu'elle n'était pas seule ; qu'elle n'était pas si bizarre après tout ; et qu'il y avait de l'espoir. Je ne lui ai jamais demandé plus tard si elle a écrit une liste, mais j'aime penser qu'elle en a une cachée à quelque part.

Cette histoire est difficile à raconter, parce qu’elle m’est si intime. Ceci dit, j'ai découvert que lorsque je partage cette histoire avec d'autres, plusieurs s’identifient. Si moi, si d’autres sont affectés, alors vaut mieux en parler – pour le bénéfice de tous. Plus nous en parlons, plus nous rendons le verre entre nous et les autres plus mince.

#BellCause